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De villes en déserts, 1998

Ainsi donc en Amérique, on peut encore partir. On peut encore être habité par le désir de rouler sur le ventre de la terre. Cinquante ans après ce bon vieux Kerouac, on peut brûler de sentir tout ce pays rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la Côte Ouest. Encore et toujours on veut y croire. À son tour on veut rêver que quelque part, sur le chemin, on nous tendra la perle rare.

Lorsqu’un beau matin de juin de l’année 1998 Alain Chagnon se réveille en cowboy solitaire prêt à prendre la route, il sait qu’il va rouler vers un mythologique Ouest mille fois conquis. Il a la conscience du photographe – qui n’est pas celle du touriste – en train de capter des images de villes et de déserts mille fois filmés, mille fois photographiés. Il sait que son regard n’est pas vierge. Mais qu’importe si John Ford ou Depardon sont passés par là, ses photographies constitueront sa fiction personnelle, elles seront ni plus ni moins qu’un grain de sable dans l’engrenage délicat de l’appareil, une construction ou reconstruction en propre de tout le bordel loufoque, la rude terre promise, les fantastiques confins de l’Amérique, livrée sans ironie dans un désordre qui n’est qu’apparent.

Long ruban routier, De villes en déserts fait défiler sous nos yeux ses quinze mille kilomètres de matériau brut, sa chronologie plus ou moins arbitraire, en ce sens qu’elle ne semble obéir qu’à une seule règle: celle du mouvement. L’alternance ville-désert est un cliché incontournable mais ce qui fascine c’est cette image d’épinal précisément, et puis la ligne brisée, la syncope rappelant au voyageur que toutes les directions sont possibles, ce qui revient à dire toutes les aventures.

Comme dans le jazz cher à la “beat generation”, les temps forts succèdent aux temps faibles mais toujours et encore la vie est vie et la nature nature. Sans doute faut-il davantage que le café refroidi d’un snack bar pour absorber le paysage extrême, ne pas être avalés par lui, par ses vallées qui sont des monuments aux morts, des mausolées somptueux érigés en l’honneur de la Mort. Nul doute qu’il faille au photographe plus que l’enthousiasme puéril du touriste pour apprendre, après tant d’autres, à digérer le paysage urbain périphérique tout aussi démesuré, hanté par ses fantômes, fantômes gigantesques de Marilyn et de Dylan, revenants de tout acabit, mémoire vive de l’Amérique à chaque croisement, que le voyageur du Québec francophone s’approprie d’autant plus légitimement qu’un ange vagabond veille sur lui.

La fin du voyage marque la traversée du miroir. Dans son délire mélancolique le photographe croit se réveiller à l’Ile aux Coudres ou à Cap-aux-Oies tant le mobilier de la chambre de passage y est le même que dans ces endroits du nord, évocateurs d’une mémoire plus ancienne encore, plus prégnante. Et maintenant il n’y a nulle part où aller sinon revenir. Maintenir l’auto le long de la ligne blanche de la route sacrée. Revendiquer à l’envers le territoire, l’entier territoire de l’Amérique. L’extraire ensuite de la chambre noire afin de le livrer en partage. Qu’est-ce que je faisais? Où j’allais? Je le découvrirais bientôt.

texte de Maryse Pellerin
* Tous les passages en italiques sont tirés de Sur la route de Jack Kerouac.

Fort Riley, Kansas

Autoportrait

Great Sand Dunes National Park, Colorado

Taos, Nouveau Mexique

Java Junction, Madrid, Nouveau Mexique

Saint-Louis, Missouri

Monument Valley, Arizona

Grand Canyon, Arizona

Angels Trail, Grand Canyon, Arizona

Las Vegas, Nevada

Bryce Canyon, Utah

Thor's Hammer Bryce Canyon, Utah

Big Sur, Californie

San Fransisco, Californie

Los Angeles, Californie

Baie de San Fransisco, Californie

Los Angeles, Californie